Histoire

La sombre vérité sur John Kellogg, l’inventeur des corn flakes

kellogg

S'abonner au podcast
Kellogg’s. Vous avez probablement passé d’innombrables petits déjeuners en sa compagnie. Lorsque l’on pense à Kellogg’s, on pense aux matins d’écoles, aux corn flakes, on se dit que « le tigre est en soi », on se rappelle les jouets magiques enfouis au milieu des céréales et les labyrinthes et autres jeux colorés sur le dos du paquet. Aujourd’hui, au risque de vous priver d’une jolie madeleine de Proust, nous allons parler de John Harvey Kellogg, l’inventeur des corn flakes, un homme probablement très loin de ce que vous imaginiez.

Qui était John Harvey Kellogg ?

John Harvey Kellogg nait en 1852 dans l’État du Michigan aux États-Unis. Il allait devenir l’un des médecins nutritionnistes les plus connus du début du 20e siècle.

Kellogg gagne en notoriété lorsqu’il devient le médecin en chef du sanatorium de Battle Creek, dans le Michigan. Pour rappel, les sanatoriums étaient des sortes d’hôpitaux de convalescence où les personnes atteintes de maladies infectieuses comme la tuberculose étaient mises en quarantaine. Le Sanatorium de Kellogg était l’un des plus célèbres des États-Unis : on comptait quelque 1600 patients au plus fort de son activité au tournant du 20e siècle.

Le Dr. Kellogg a soigné des patients célèbres comme le président républicain Howard Taft, l’aviatrice Amélia Earhart, le dramaturge George Bernard Shaw, l’ingénieur automobile Henry Ford, l’actrice Sarah Bernardt, la militante Sojourner Truth ou encore l’inventeur Thomas Edison. Le docteur Kellogg était un homme très dévot, qui a consacré sa vie à trouver un équilibre harmonieux entre la science et sa foi, et à mettre en pratique cette synthèse dans sa propre pratique médicale.

Le sanatorium de Battle Creek

Comme de nombreux sanatoriums à l’époque, celui de Battle Creek est financé et régi par une église, l’église Adventiste du Septième Jour pour être exact, dont Kellogg était membre.

Les Adventistes du Septième Jour comme Kellogg sont partisans du végétarisme, de l’abstinence de consommation d’alcool et de tabac, et de l’exercice physique régulier en plein air. En plus de ces préceptes fondamentaux auxquels il adhérait, le Dr. Kellogg était convaincu de deux choses. D’une part, il fallait consommer de grandes quantités de fruits oléagineux (noisettes, noix, amandes etc) et de céréales pour rester en bonne santé. D’autre part, il fallait proscrire toute consommation de viande ou de plats épicés de son alimentation, car cette nourriture stimulait fortement l’appétit sexuel. Quel rapport avec les corn flakes me direz-vous ? Et bien précisément.

La création des corn flakes

John Kellogg invente les corn flakes — des flocons de maïs cuits au four — pour les patients du Sanatorium. Le but de Kellogg est de créer la recette la plus fade et la plus insipide possible pour les patients, car ces céréales devaient avoir un effet anti-aphrodisiaque. À la fin des années 1890, John Kellogg et son frère Will fondent la Sanitas Food Company, et commencent à commercialiser les corn flakes. Cette alternative au petit déjeuner classique détonne dans le paysage culinaire américain de l’époque : en effet, les classes aisées mangeaient de la viande et des œufs au petit déjeuner, les plus pauvres mangeaient le plus souvent du porridge.

Le succès commercial des corn flakes conduit à une dispute entre les frères Kellogg. Will Kellogg, qui avait davantage la fibre commerciale que son frère, propose d’ajouter du sucre à

la recette originale et de commercialiser le produit, à plus grande échelle cette fois. John Kellogg refuse, arguant que cette nouvelle recette serait totalement contraire à l’esprit du régime alimentaire du sanatorium.

Après cette dispute, Will Kellogg fonde sa propre compagnie, où sont commercialisés des corn flakes sucrés. Vous l’avez compris, cette compagnie deviendra l’empire Kellogg’s. Bien que John Kellogg soit resté célèbre pour les corn flakes, deux autres avancées majeures lui sont attribuées : il a perfectionné l’extraction du beurre de cacahouète (qui existait sous d’autres formes chez les Incas et les Aztèques) ; il a aussi mis son estampe sur la recette des granolas, mélange de graines et d’oléagineux qui fut imaginée par un concurrent mais perfectionnée par Kellogg. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

La croisade anti-sexe de John Kellogg

Toutes les inventions de Kellogg (corn flakes, le beurre de cacahouète, les granolas) et la promotion du végétarisme faisaient partie d’une croisade contre l’amour charnel.

À ce titre, le Dr. Kellogg est un produit de son temps : comme beaucoup de personnes à l’époque, a fortiori dans les cercles protestants de la classe moyenne, Kellogg adhère aux principes victoriens, qui dominent dans les mondes protestants de la fin du 19e siècle, c’est-à-dire au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie.

Kellogg déconseillait fortement les rapports sexuels qu’il condamnait. Il ne consomma lui-même jamais sa relation avec son épouse. Le couple faisait chambre à part et n’eut jamais d’enfants biologiques, même s’il en en adopta plusieurs. Cependant, plus encore que les relations sexuelles, c’est l’onanisme / la masturbation que le Dr Kellogg tenait en horreur.

Pour défendre ses idées, Kellogg publie divers ouvrages dont Plain Facts (Les faits bruts en français), publié pour la première fois dans les années 1870.

Dans ce livre, Kellogg explique, à grand renfort de démonstrations pseudo-scientifiques, que la masturbation est la cause principale des cancers des ovaires, des infections urinaires, de l’épilepsie et de la folie, chez les hommes comme chez les femmes.

Pour combattre ce qu’il considérait comme le mal absolu chez l’humain, Kellogg préconisait des opérations ou des méthodes qui, de nos jours, conduirait n’importe quel praticien à être radié de l’ordre des médecins. En effet, au-delà d’un régime alimentaire végétarien strict, Kellogg proposait — sans entrer dans les détails — diverses formes de mutilations génitales, visant à détourner les jeunes gens des plaisirs de la chair.

Le pouvoir social des médecins

De nos jours, de telles méthodes semblent archaïques, brutales et incompréhensibles. Pour les comprendre, il faut, comme toujours, les replacer dans leur contexte historique et scientifique. En effet, Kellogg gagne en notoriété à un moment où le corps médical gagne lui-même en autonomie et en assise sociale. En effet, jusqu’au milieu du 19e siècle, les médecins étaient des professionnels méprisés et peu reconnus aux États-Unis. Ce statut change progressivement après la Guerre de Sécession (1861-1865) qui, comme presque toutes les guerres, devient le terreau de nombreuses avancées sur le plan médical. Plus concrètement, dans le sillage de la guerre de Sécession, l’avènement de la chimie de synthèse et de la médecine de laboratoire, le développement de l’anesthésie, de la bactériologie et de la chirurgie antiseptique accélèrent la professionnalisation de la médecine et renforcent le crédit des médecins auprès du public. L’influence de Kellogg, la notoriété de ses régimes alimentaires et de ses « remèdes » brutaux, permettent de rappeler que les médecins ont longtemps eu l’ascendant sur les patients, car ils détenaient le monopole de la définition des maladies et celui du diagnostic en raison de leur savoir scientifique.

Auteur: Elisabeth Fauquert, Professeur à l’université Paris I Panthéon Sorbonne

Commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Facebook

Newsletter

To Top

Le livre des 500 Choses à Savoir absolument est disponible !

livre